Prologue
Tout
débuta en plein mois de Mars. Le froid des rudes mois d'hiver
commençait tout doucement à s'estomper, laissant place à une
tiédeur mensongère. Si l'air d'Arkathan parvenait à se réchauffer
selon la saison, il n'en était pas de même pour l'atmosphère de la
ville, plus glaciale encore qu'un vent de mi-Janvier. Nous ne parlons
pas ici des beaux quartiers et de leurs grandes maisons à
colombages, nous ne parlons pas non plus des campagnes recluses, à
peine conscientes de la chance qu'elles ont de ne pas appartenir aux
quartiers d'en bas. Un 'en-bas' à deux étages. Celui que l'on voit,
celui où vivent les petites gens payant des taxes aussi élevées
que la moitié de leur salaire, et celui que l'on ne voit pas ou que
l'on cherche à oublier, l'en-bas qui se cache sous les pieds des
riches maisons et des passants.
C'est dans ce sous sol, dans l'espace
presque vivable qui se découpait dans les fondations des égouts,
que le peuple ailé, fuit et méprisé, avait été forcé de se
réfugier. La zone neutre comme ils l'appelaient leur offrait un
semblant de toit mais aussi le lambeau d'espoir qu'un jour enfin ils
pourraient revoir, comme leur contaient les plus anciens, un ciel
bleu où flottent des nuages de cotons réchauffés par les rayons
d'un astre appelé soleil.
La plupart des enfants, des adolescents
et même certains adultes porteurs d'ailes n'avaient jamais eu
l'occasion de voir ce grand foulard bleu qui s'étendait au dessus du
monde. Ils n'en connaissaient que ce qu'ils avaient pu voir dans de
vieux livres, où ce que leurs grands-parents avaient bien voulu leur
en dire, mais leur univers, le vrai, s'arrêtait aux lourdes plaques
d'égouts métalliques.
Leur exile avait commencé une
soixantaine d'années auparavant. Avant cela, personne d'encore
vivant n'avait jamais eu l'occasion de voir la moindre créature
pourvue d'ailes. Fidèlement à ce que la religion des ancêtres nous
avait appris à tous, les êtres munis d'ailes étaient annonciateurs
des plus grandes catastrophes, si le monde venait à mourir un jour,
il ne faisait aucun doute que la cause en serait ces monstres. Aussi,
les croyances anciennes ayant valeur de paroles saintes, pendant des
centaines d'années, les populations de tout le pays avaient lutté
contre toutes les espèces volantes et l'on n'avait plus aperçu
l'ombre d'un oiseau au dessus de Koryonn depuis près de trois cents
ans. Alors quand le premier enfant ailé avait vu le jour dans les
beaux quartiers d'Arkhatan, sa mère avait d'abord voulu le cacher,
en vain. Elle aurait pu le protéger éternellement du monde
extérieur, mais il lui fut impossible de garantir sa sécurité face
à son mari. L'enfant ne vécu que trois ans, et si l'information ne
fut pas transmise au peuple, les forces militaires spéciales, elles,
furent immédiatement contactées. Les prémisses d'une guerre sans
fin venaient de voir le jour.
Les années s’égrainèrent
et le secret fut divulgué, non seulement par les agences
gouvernementales, mais surtout parce que de plus en plus
régulièrement, l'on apprenait la naissance d'un nouveau paria. Si
certains parents n'hésitèrent pas à vendre leurs enfants aux
laboratoires, d'autres ne purent s'en séparer et décidèrent de
fuir les regards par le moyen le plus simple qu'il soit :
disparaître. La première colonie de rebelles apparut une dizaine
d'années seulement après la naissance du premier enfant ailé, et
la communauté ne fit alors que s'accroître dans les sous-sols,
finissant par former un ersatz de ville sous la ville.
Pour ce nouveau peuple, il avait fallut
apprendre à survivre, à se satisfaire du très stricte minimum.
Même si les nouveaux arrivants ramenaient avec eux quelques outils
qui pouvaient faciliter la vie, les habitants de la zone neutre
devaient pour la plupart improviser leur vie au jour le jour. C'est
ainsi, pour palier à ce manque évident de ressources quelles
qu'elles soient, que naquirent des groupes, principalement composés
d'hommes, à qui furent attribuer la périlleuse mission de se rendre
à la surface lorsque les vivres venaient à manquer. La majorité
d'entre eux n'avait pas mauvais fond, mais ils n'hésitaient parfois
pas à se dire que la fin justifie les moyens, et agissant la nuit,
il n'était plus rare que certains magasins ou certains marchés se
retrouvent dévalisés au matin.
Si l'on devait, aujourd'hui, trouver le
moment clé de l'histoire où la véritable rébellion s'engagea,
alors il s'agirait de celui-ci. En près de soixante années de
réclusion sous terre, aucun des ailés n'avait eut autant d'audace,
ou peut-être personne n'avait-il encore jamais été assez stupide
pour oser se hisser seul au milieu des terrestres et les combattre
sans autres armes que ses convictions...
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